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Service public et œillères : de l’école de Sebeel

Service public et œillères : de l’école de Sebeel

Chibli Mallat, 1 Nov 2016

(PDF version) Un des grands problèmes de l'administration Obama a été la psychologie de Barack Obama. Partageant cette grave tare, je reconnais en lui l'avocat têtu. Obama le juriste obstiné affiche son refus de tout recours guerrier. Poursuivant sa logique en tunnel du militant de Chicago dont l'opposition à l'invasion de l'Irak a lancé une carrière météorique jusqu'à la présidence, il a permis la destruction de la Syrie en laissant les coudées franches à des couches successives d'injections guerrières soutenant un régime monstrueux. Militants chiites libanais puis irakiens et afghans, forces iraniennes et enfin l'ours russe se sont engouffrés dans son pacifisme à œillères pour commettre le plus grand massacre du XXIe siècle. Il ne suffit pas de dire « non-violence, non-violence » en sautant comme un cabri pour se défendre des crimes contre l'humanité.

C'est dire combien l'obstination, les œillères peuvent être graves en politique. Et pas seulement en politique. À Sebeel il y a quelques jours, bourgade qui fait le charme des environs de Zghorta, nous célébrions encore une fois l'œuvre toujours plus gracieuse de Jabbour Douaihy. Dans la grande cour de l'école publique Rachel Eddé, les allocutions se sont succédé, tour à tour bon enfant et doctes, sur fond de montagne verte nimbée d'une brume menaçante. Sebeel est un village résistant, qui rappelle celui d'Astérix, sauf que sa résistance est culturelle : bibliothèque publique, école publique, préservation des maisons et des toits de charme pour que le béton ne bouffe pas le paysage. Discrètement, à la tête de la résistance, mon ami de classe Henry Torbey, maire « izzatlo » d'un village où toute l'année vivent encore des jeunes.
C'est l'école qui m'a fait le plus d'impression. Soudain, je me suis retrouvé en Suisse. Dans chaque classe un grand écran. La salle de jeux fait envie de s'asseoir près des cubes. En contrebas, le vert accusé d'une végétation méditerranéenne à la Marcel Pagnol. Une école publique à faire pâlir les écoles privées les plus arrogantes de la planète.

C'est là que mon monde obstiné s'est brusquement effondré et que les œillères de la croyance dans le marché sont tombées. Au lycée Buffon à Paris en début de guerre, j'avais profité de l'incroyable hospitalité française en m'y inscrivant sans payer un sou. J'avais simplement frappé à la porte du proviseur. Dix minutes plus tard, j'étais en classe, admirant mon professeur de philosophie agrégé de Normale Sup, Xavier Renou, qui n'aurait jamais pensé que le petit Libanais au lourd « r » et à la démarche hésitante publierait un jour une philosophie de la non-violence aux presses universitaires d'Oxford. Plus le temps passe, plus cette ouverture du service public au citoyen me semblait décatie et dépassée. Le thatchérisme aidant et la globalisation barbare détruisant tout bien commun, je me suis convaincu que l'État devait toujours céder le pas au marché. D'école en université, la marche privée et privatisante a emporté la victoire dans le monde et dans ma tête.

Jusqu'au lycée de Sebeel en octobre 2016. Il faudra en faire l'histoire détaillée et l'anatomie d'un succès qui a permis à une bourgade perdue en haute forêt de garder ses habitants et d'en attirer d'autres par son service public. Derrière ce succès : une architecte de goût, une proviseure engagée, un mécène discret et aimant, un maire aux racines d'avenir, un directeur légendaire au ministère de l'Éducation, un ministre de la Culture modeste et efficace. Les étoiles s'alignent parfois pour nous sauver de la crasse politique, locale et mondiale. C'est une chance, un heureux hasard, mais il y a plus. Cette école, ce village, c'est un lent retour de balancier vers le service public, un service public qui n'est pas hargneux et vindicatif, mais qui fait en contre-exemple son petit bonhomme de chemin sur les routes de la lointaine montagne libanaise, entraînant l'envie des institutions privées par son succès et faisant tomber les œillères par la résistance du bien culturel commun.
Microcosme de bonté dans un macrocosme de haine. Au peuple de Sebeel, à son école et sa bibliothèque, un peu hagard et honteux de mon obstination, toute ma révérence intellectuelle et amicale.

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