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Philosophie politique : engager le pape sur la non-violence active

Philosophie politique : engager le pape sur la non-violence active

Chibli Mallat, 20 Dec 2016

(PDF version) Il n'y a pas que la page seize de L'Orient Le Jour pour trouver de bonnes nouvelles contre la cruauté qui caractérise l'année 2016 en particulier. Face à l'humanité échouée dans les affres d'Alep, et à la chute sordide de la gouvernance entre les mains de Donald Trump et ses clones de par le monde, cherchons résolument pour Noël et la Nouvelle Année un engagement positif. C'est à Rome que s'annonce une philosophie politique potentiellement révolutionnaire pour la planète.
« Depuis le niveau local et quotidien jusqu'à celui de l'ordre mondial, puisse la non-violence devenir le style caractéristique de nos décisions, de nos relations, de nos actions, de la politique sous toutes ses formes ! » Ainsi commence le message du pape François du 8 décembre. Dans cet appel à la non-violence comme philosophie politique, appel très réfléchi, les grands traits se résument dans une série de thèmes structurés autour du rejet de la violence publique et de la violence privée comme les deux faces de la même pièce ; d'une histoire riche de succès, de Gandhi à Mère Teresa: « Les succès obtenus par le Mahatma Gandhi et Khan Abdul Ghaffar Khan dans la libération de l'Inde, et par Martin Luther King Jr contre la discrimination raciale ne seront jamais oubliés », dir le Saint Père. Surtout dans le registre du succès de la non-violence active, le pape donne l'exemple de la fin de la guerre froide par la libération sans violence des dictatures est-européennes en 1989. En archétype également la vie de Jésus, et son sacrifice ultime, dans les Béatitudes construites en balises pour la route à suivre. Mais la « révolution chrétienne » n'est pas exclusive. « Aucune religion n'est terroriste. » Sans oublier le vecteur principal de la non-violence : « Les femmes, en particulier, sont souvent des leaders de non-violence », ajoute-t-il.
L'argumentaire est puissant et mérite critique. Le pape lui-même n'est pas infaillible, quoi qu'en dise le dogme. Le Vatican, comme les institutions et comme les hommes, a connu dans sa longue histoire de grands jours, et des jours moins glorieux. Qui n'a pas connu des nonces remarquables, et des nonces médiocres ?
Au-delà de la pratique toujours complexe, il faut s'attarder sur les apories de la théorie de cette adresse papale révolutionnaire. La force de l'argument général n'empêche pas de relever les problèmes de l'alliance difficile entre une « non-violence active » prônée par cette adresse et des restes de théologie chrétienne difficiles à soutenir dans le monde actuel. Le problème n'est pas inédit. Dans la Somme de saint Thomas d'Aquin, parmi les plus belles pages comme les plus difficiles, sont celles qui défendent « la guerre juste ».
L'adresse du pape, comme la vie de Jésus, continue à buter sur l'ordre céleste contre l'ordre terrestre. Dans l'ordre terrestre, la violence fait partie du quotidien dans la mesure où elle fait partie du droit. On ne peut concevoir le droit sans le spectre de la violence d'État, ce « monopole de la violence » qui définit l'État dans la formule célèbre de Max Weber. L'image de l'Évangile la plus troublante est celle de la crucifixion, lorsque le fils de Dieu se trouve entre deux criminels de droit commun. Suite à Luc, la geste chrétienne différencie entre « le bon larron », que Jésus sauve avec lui, et le mauvais larron, pour lequel n'est rapportée aucune forme de rédemption. C'est ce mauvais larron qui souligne les limites de la non-violence. En droit commun, la violence carcérale est essentielle. La justice est là pour garantir sa légitimité, mais pas pour en évacuer l'essence violente qui, en dernière instance, permet à la justice de fonctionner.
C'est dans ce même ordre philosophique que se situent les limites de la non-violence comme philosophie politique telle que l'avance le Saint Père. Dans la droite ligne de la théologie chrétienne, il insiste sur « l'amour du prochain », et « le pardon à l'ennemi ». Or l'une des grandes coupures rationnelles que la philosophie des Lumières a introduites dans l'histoire est la recherche du bonheur terrestre. Depuis les révolutions atlantiques, le droit au bonheur, « idée nouvelle en Europe » aux dires de Saint-Just, est le pendant de l'intérêt personnel. La conséquence de son exercice légitime est la responsabilité individuelle, kantienne. Dans cette perspective, il n'y a pas vraiment de place pour le « pardon à l'ennemi ». Une philosophie de la non-violence qui évacue la responsabilité pénale est intenable : les victimes d'Alep méritent de voir un jour Bachar el-Assad, comme pour les victimes de Ratko Mladic à Srebrenica, devant un tribunal pénal. Il n'y a pas de place pour l'amour du prochain et le pardon à l'ennemi dans cette philosophie politique, car il n'y aurait simplement plus de justice.
En cette période sombre, l'adresse du pape est importante, vitale. Elle éclaire la voie pour sortir de l'impasse historique où nous nous trouvons. La non-violence active est capable d'être efficace, et révolutionnaire. Mais il faut en affiner les catégories.

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