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Le dernier clivage de l’histoire : violents et non-violents

  

Le dernier clivage de l’histoire : violents et non-violents
Chibli Mallat
24 Mai 2016

Dans sa conclusion sur le meurtre par empoisonnement de l'opposant russe Alexandre Litvinenko, le juge Robert Owen en charge de l'enquête a déclaré « que l'ordre de l'assassinat était probablement venu de Vladimir Poutine ». Le meurtre de Boris Nemtsov l'an dernier, littéralement à la porte du Kremlin, confirme le recours à la violence politique comme méthode privilégiée du dirigeant russe contre les dissidents. C'est la même méthode que les dictateurs du Moyen-Orient utilisent régulièrement contre leurs opposants.

Cette constatation souligne le seul clivage politique qui compte encore au sein des États de par le monde : celui qui sépare les violents des non-violents.Les violents exercent la force physique pour acquérir le pouvoir ou s'y maintenir, les non-violents usent de tous les moyens autres que la force physique pour acquérir le pouvoir ou s'y maintenir. Maintenant que le clivage droite-gauche n'est plus, que le conservatisme hésite quoi conserver et que le réformiste ne sait plus ce qu'il faut exactement réformer, que le littéraliste interprète autant que celui qui ne croit pas à la pureté des origines ou du texte sacré, que les pauvres et les riches ne sont plus nécessairement exploités et exploitants, que chiites et sunnites sont voués à se retrouver un jour aussi peu séparés en politique que ne le sont actuellement protestants et catholiques en Europe, que même la discrimination exercée par l'homme envers la femme n'a plus de personne sérieuse qui la défende dans la vie publique, il ne reste plus de clivage dans le monde politique que celui qui sépare les violents des non-violents.

Dans la clarté du jugement moral sur l'histoire telle qu'elle est désormais définie par ce clivage, la fracture est mondiale.
En Russie, en Syrie ou en Israël, le moyen privilégié pour avancer leur agenda politique de survie domestique est le recours à la violence que servent les responsables aux gens. La violence est le pain quotidien de Poutine, d'Assad, de Netanyahu contre un peuple dont il contrôle la vie la plus intime, et de tous les autres petits dictateurs du Moyen-Orient. Aux États-Unis ou en Europe, le malaise que provoquent Donald Trump et Marine Le Pen vient justement des propos violents qu'ils tiennent envers les minorités et les étrangers principalement. Notre grande inquiétude est de voir leurs convictions extrêmes et brutales se traduire par la violence que le pouvoir leur permettra d'exercer pour avancer leur politique.

Dans notre petite histoire nationale, il y a ceux qui n'hésitent pas à tuer pour un avantage politique et ceux qui se refusent à utiliser la violence contre ceux avec lesquels ils ne sont pas d'accord, même s'ils en sont une victime directe. Les dirigeants du Hezbollah et leurs instruments de violence affichés, qui vont des assassins des chiites de gauche dans les années 80 à Michel Samaha et autres exécutants plus récents des ordres militaires de Damas, illustrent ce pôle extrême. Ils trouvent un soutien sans retenue chez des alliés du type Michel Aoun qui s'associent à eux et couvrent systématiquement leurs crimes les plus brutaux, même si les gens du général putschiste n'y participent pas ouvertement. Dans la zone grise se retrouvent ceux qui ont eu dans leur passé politique recours à la violence, tous les anciens miliciens tels que Samir Geagea, Nabih Berry, Walid Joumblatt, la vieille génération Gemayel, mais qui ne se laissent plus aller, au moins jusqu'à nouvel ordre, à l'atavisme de la violence qui a longtemps caractérisé leur parcours. Et puis il y a les autres, les nôtres, la majorité des gens que représente l'éventail de loin le plus large, aussi disparate que la liste des candidats Beyrouth Madinati ou la descendance familiale non violente qui s'est transmise de Raymond à Carlos Eddé, et de Rafic à Saad Hariri. Ceux-là n'ont pas donné dans leur pratique politique une seule occasion où on puisse leur reprocher l'exercice de la violence pour atteindre le pouvoir ou l'augmenter.

D'où mon attachement à la mémoire persistante de la révolution du Cèdre dans sa caractéristique obstinée de non-violence. Les grandes révolutions du Moyen-Orient proche offrent la continuation la plus remarquable de l'esprit de notre révolution. Et c'est quand les révolutionnaires syriens ont permis à une minorité violente de forcer son agenda sur le pays en été 2011 que le cours de l'histoire a commencé, en Syrie et dans toute la région, son effondrement en drame biblique.
Il y a, c'est vrai, des complications qui perturbent cette boussole morale de « la fin de l'histoire ». Certaines ont trait à la violence transnationale, d'autres modulent les thèmes domestiques de la défense légitime. Mais ces complications ne sont ni dirimantes ni rédhibitoires. Le dernier clivage de l'histoire est clair. C'est aussi simple que ça, il y a les tueurs en politique, et les autres.

*Chibli Mallat développe ces thèmes dans « Philosophy of Nonviolence », ouvrage paru l'an dernier à Oxford University Press.


 
 
 
 
 
 



 

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