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La loi des conséquences hasardeuses de Sykes-Picot à Angela Merkel

 La loi des conséquences hasardeuses de Sykes-Picot à Angela Merkel

Chibli Mallat - 2 Août 2016
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Comme de l'homme d'un seul livre, il faut se méfier de l'histoire d'une seule cause. Limiter sa pensée au Coran ou à la Bible, c'est défaire la volonté ineffable d'un Dieu aux quatre-vingt-dix-neuf noms au moins. D'où suit l'erreur organique de ce qu'on appelle la Conspiracy Theory, qui procède de la logique simpliste d'une seule cause comme son équivalent en un seul livre. Que cette théorie attribue les malheurs du monde aux juifs, le sort de la Perse depuis le XIXe siècle jusqu'à l'arrivée au pouvoir de Khomeyni en 1979 à la perfide Albion, ou la révolution française à la franc-maçonnerie, cette causalité tronquée pour « expliquer » le cours de l'histoire est fausse. Telle la personne d'un seul livre, elle est simplement paresseuse.

La loi des conséquences hasardeuses ou imprévues, en revanche, offre des richesses insoupçonnées. À la mode ces temps-ci, la carte dressée par Messieurs Mark Sykes et Georges Picot en 1916 relève de cette loi. S'il est tentant de formuler « Sykes-Picot » en un mantra "d'un siècle pour rien" au Moyen-Orient, suivant le beau titre de l'ouvrage de Ghassan Tuéni et de ses amis, c'est surtout à la loi des conséquences hasardeuses qu'il faut imputer l'échec de notre région. La carte maudite avait été révélée, on s'en souvient, par Lénine à Brest-Litovsk, pour étayer sa thèse par ailleurs intéressante de « l'impérialisme comme stade suprême du capitalisme. » La cartographie coloniale en Sykes-Picot, dans la révélation de Lénine aux « peuples d'Orient » à Brest Litovsk, était pour lui la preuve de l'objectif de la guerre impérialiste : se diviser le monde colonial, y compris ce qui restait de l'empire ottoman. Il faut se souvenir aussi que la Russie impériale était également promise à une belle part du gâteau en 1916. Mais Sykes-Picot est un syndrome, pas une cause. A Peace to End All Peace, l'ouvrage maintenant classique de David Fromkin, a mis fin chez les historiens sérieux à ce mantra de cartographie. En amont, et beaucoup plus puissante, la causalité déterminante est celle d'une Première Guerre mondiale dans laquelle les Européens, puis tous les autres, y compris les victimes de la famine dans notre pays, sont rentrés à reculons. Personne, mais personne ne pouvait imaginer le hasard des conséquences tragiques produites par la guerre de 14-18.

J'en viens à la loi des conséquences hasardeuses remise à jour par les derniers attentats en Allemagne, en une série de crimes violents perpétrés par des réfugiés de Syrie et consorts. La critique envers l'hospitalité d'Angela Merkel l'an dernier se fera de plus en plus acerbe, comme se feront plus aiguës les restrictions, à mon avis illégales, de la liberté de mouvement des « travailleurs étrangers » dans les villages libanais. Ces « déclarations municipales » que nous voyons dans des banderoles ouvertement racistes dans la Montagne font fi de la Constitution libanaise, et donnent à des élus locaux le droit d'arrêter des gens a priori innocents. Il est facile d'imputer les crimes en Allemagne, et ceux au Liban, inévitables pour des populations de près d'un million de personnes, à la présence des réfugiés.

Une cause unique sous-tendant une réponse unique est le propre des paresseux et des mal-illuminés. Fermer la frontière, construire un mur, interdire la circulation des gens, voici ce que les hommes de la cause unique dans l'histoire proposent toujours pour endiguer des structures profondément brutales dans l'ordre international. Mais demander à quoi sont dues les émigrations massives, voici ce que les tenants de la conspiration et ses avatars explicatifs tiennent à ignorer. Dans le cas des réfugiés syriens, aveugler l'immense brutalité qu'exerce la dictature de Damas pour forcer les gens à quitter leurs maisons, c'est faire l'impasse par paresse, et/ou à dessein, sur la fin de cette dictature comme condition de retour des réfugiés.

Aussi ne nous faisons pas d'illusions. Murs et banderoles racistes ne résoudront rien, en Allemagne ou au Liban. Les tueries en série ont leur origine dans la frustration du grand moment révolutionnaire arabe par le refus du dictateur syrien de quitter le pouvoir devant un mouvement populaire non violent qui a persisté six mois durant. Bien sûr, il a eu son soutien massif iranien, chiite et russe. Bien sûr, l'opposition syrienne a sa part de responsabilité, comme le laissez-faire des massacres par les Occidentaux, les Arabes et Erdogan. Mais il faut voir les photos de Homs ou des banlieues de Damas pour comprendre la fuite massive des civils syriens devant une machine à tuer sans fin. Et maintenant qu'Alep risque de rejoindre le sort de Homs, et de tant d'autres villes et villages syriens, il y aura encore plus de réfugiés. Comme la Première Guerre mondiale, l'exode syrien a une dimension biblique. Et comme la Première Guerre mondiale, il ouvre sur notre siècle une béance qui ne fait que commencer.

Il sera facile à l'extrême droite allemande de reprocher à la chancelière son ouverture à l'exode syrien. Brexit, la montée des nationalismes anti-immigrants, Trump, sont tous des phénomènes issus de la loi des conséquences hasardeuses, et nous n'avons pas encore vu l'horreur dans ses dimensions les plus effroyables nées en Syrie. L'occasion ratée de la libération de l'étau tyrannique en 2011 par la non-violence se répercutera sur trois générations au moins.

Il faudrait que Mme Merkel et le peu qui reste des leaders en Occident aux instincts éthiques, – et je mets deux présidents français dans cette catégorie pour avoir sauvé la Libye, le Mali, puis le Kurdistan irakien d'une destruction à la syrienne –, il faudrait que ce petit carré aux relents churchilliens renverse la politique de l'autruche d'un président américain très au-dessous de la responsabilité historique forcée sur lui par la grande révolution non violente qu'il a simplement détestée. Nous autres moyen-orientaux devrons également monter au créneau, tout en espérant que l'après-Obama ne soit pas sous forme poutinienne déguisée en Trump. Sinon, le hasard des conséquences les plus tragiques continuera à hanter notre quotidien en cascades de sang.

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