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La dernière leçon d’un grand Libanais

La dernière leçon d’un grand Libanais

(PDF versionJe revois René Chamussy à la conférence qui nous avait réunis, Islandais et Libanais aux antipodes de l'Europe, en 2005. Un regard amusé, un peu narquois, doublé d'un enthousiasme amical. De ne pas trop croire à l'exercice comparatif entre l'Islande et le Liban ne l'empêchait pas de s'engager dans l'aventure intellectuelle. Sa préface à l'ouvrage qui en a résulté montre bien sa vaste culture, et les ponts inédits qu'il apprécie, en mettant au centre de sa réflexion un rapprochement entre Feyrouz et Bjork, la grande chanteuse islandaise.

Chamussy c'était la culture toujours renouvelée : depuis la Chaire Jean Monnet, qu'il a soutenue à fond, en partie dans l'espoir d'un avenir plus européen du Liban, en partie en hommage à Sélim Abou qui l'avait établie, jusqu'à Liban Humaniste, petit groupe de Libanais qu'il a rejoint en fondateur les toutes dernières semaines de sa vie batailleuse. Sur son lit d'hôpital, j'entends encore son « je signe », sans ciller, avec sa voix forte de Libanais convaincu, prononcé comme un "j'accuse" du XXIe siècle. Meilleur libanais que la plupart des Libanais, son intérêt pour la chose publique était d'une efficacité remarquable. Dans la tourmente et la médiocrité ambiantes, son œil attentif n'avait de rival que son analyse. Il l'avait bien montré, déjà, dans son ouvrage sur la première phase des guerres libanaises, Chronique d'une guerre : Le Liban, 1975-77, un modèle du genre. Il connaissait les acteurs principaux de la vie locale et internationale, surtout française. Les dernières années, il s'était mis à l'anglais pour ne pas être en reste et on était surpris à l'occasion de recevoir de lui un mail sur la dernière analyse d'un éditorialiste au New York Times.

Chamussy a quitté ses amis trop tôt. Les dernières semaines d'une bataille exemplaire contre le cancer, il espérait encore, nous espérions avec lui, qu'il fasse ce voyage d'adieu lyonnais pour revoir son frère et boire un dernier verre à la source. Nous voulions, à Liban Humaniste, l'honorer par un petit dîner d'admirateurs. Le sort en a voulu autrement. Peut-être est-ce mieux ainsi, il aurait eu de la peine, lui qui était si attentif au monde, de voir la planète sombrer un peu plus dans l'anti-humanisme de dirigeants politiques insultants et sans éducation, dont le culte affiché est la « force » et le langage orwellien.

Son œuvre survivra au creux que la planète vit au moment de son départ. Car René Chamussy recteur, c'est le grand moment institutionnel de l'USJ, où se construisent les nouveaux édifices qui marqueront pendant cent ans le caractère spécial de la rue de Damas entre le musée national et le musée de la ville de Beyrouth. On aimerait tant que toute cette belle rue devienne piétonnière, et avec un retour de notre confiance dans le pays, ouverte de part et d'autre aux jardins, à ses vieux immeubles coloniaux, à ses cimetières, à de nouvelles constructions d'architecture hardie, dans un amalgame où le cœur de Beyrouth devient une reproduction du Temple de Baudelaire où souvenirs et sons se répondent. Elle sera toujours pour beaucoup de ses amis l'espace de René Chamussy, l'espace Chamussy. Entre deux beaux musées, encore un musée construit sous Chamussy, celui dont il était si fier, le musée Mim qu'il aimait tant faire visiter à ses amis, musée logé un peu en deçà de l'escalier Chamussy qui semble aller nulle part. Un monde de beauté réservée, discrète et solide, un humanisme dans la grande tradition jésuite, cartésienne autant que « françoise ». « Françoise », oui, car il aimait ce nouveau pape pour son ouverture d'esprit et son attachement aux laissés-pour-compte de la planète.

Dans la durée, la beauté et la douceur prévaudront. Ne pas baisser les bras. Y croire. Il nous a bien montré que la beauté et la douceur, comme toute autre propre du meilleur être humain, n'en sont pas moins construites par les hommes et les femmes qui y croient. Sa dernière leçon, comme tant de précédentes, était le courage.

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