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Fatalisme dirigé, ou penser l’après-Nice

Fatalisme dirigé, ou penser l’après-Nice

Chibli Mallat 19/07/2016
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Une guerre à nulle autre pareille, c'est le titre du dernier ouvrage du grand constitutionnaliste américain Owen Fiss. Fiss y démonte l'appareillage juridique de l'autoritarisme qui a suivi, sous Bush puis Obama, la réaction au 11-Septembre 2001, l'événement archétype du XXIe siècle. Parmi les contributions fortes de l'ouvrage apparaissent la dénaturation de la règle de droit indépendamment de l'administration en place, et la collusion des trois branches du gouvernement dans le processus. Le résultat est la victoire d'un groupuscule dirigé par un fugitif appelé Ben Laden. L'agenda mondial est le sien, car la réaction s'est construite en miroir : moins de place pour les droits de l'homme, plus de violence, et la montée palpable du fascisme dans le monde.

Nice est le dernier avatar de cet archétype mondial que le XXIe siècle décline. Car l'archétype islamo-fasciste de 2011, qui se poursuit à Nice et n'y se termine évidemment pas, se retrouve en miroir dans la réaction des gouvernements, c'est-à-dire la réponse aux relents fascistes provoqués par les avatars de Ben Laden.

En dernière instance, la question est celle du style de vie. Allons nous fermer nos pays ou continuer à les garder, dans l'expression célèbre de Karl Popper, une « sociétés ouverte » ? La longue et douloureuse expérience libanaise nous permet de poser quelques jalons sur la protection d'un style de vie qui protège sa nature ouverte. Nous oublions le nombre énorme de voitures piégées dans les années 70 et 80, qui nous a traumatisés, mais que nous avons dépassé par la protection de notre style de vie. À chaque massacre, les rues se vident naturellement, et la nausée s'installe. La société récupère en une semaine, après quoi la vie reprend, avec un goût amer bien sûr, et pour ceux qui ont perdu un être cher, une plaie à jamais inoubliable.

Les jeunes sont les plus courageux, qui reprennent la vie de nuit en revendiquant bruyamment leur droit à la joie. Voici l'image qu'il faudrait projeter après le Bataclan, Beyrouth, Bruxelles. Orlando, Bagdad, Nice. À Paris, quelques jours après Nice, il m'a semblé que la société française commence à s'adapter dans ce sens. Contrairement aux lendemains du Bataclan, la vie a repris à Paris, presque comme si de rien n'était.
Je ne prône pas le fatalisme, et ne propose pas de faire l'impasse sur des dizaines de morts innocentes.

Mais y a-t-il un rôle particulier des médias pour la protection du style de vie, surtout avec la prolifération du journalisme citoyen sur Twitter et Facebook ? Après les premières horreurs du pseudo-califat, montées sciemment en spectacle de la provocation, autant les organes de presse que les centaines de millions de citoyens ont peu à peu déjoué la provoque. D'abord en ne colportant plus les images de mort projetées par les assassins, puis en les réduisant à des mots sobres et à un oubli forcé. Il est difficile de faire le silence sur un massacre, mais une concertation sur les moyens de déjouer la provocation en miroir destructeur d'un style de vie requiert du sang-froid, et un certain fatalisme, un fatalisme dirigé.

Le minable qui voit la réaction de Bruxelles, Orlando, Bagdad, crée un autre minable. Jabbour Doueihi montre bien, dans son dernier roman, combien le quotidien terrible transforme les minables. Brusquement, le laissé-pour-compte se voit imbu d'un moment historique où la société ne fait plus attention qu'à lui. Il devient l'histoire. Et même s'il y laisse sa vie, il n'est plus un minable.

Taire le nom des tueurs est-il possible, est-il utile? C'est une piste à explorer. Éviter les commémorations nationales après Nice ou Bruxelles ? C'est plus difficile, mais il faudrait examiner l'utilité de ralliement national contre le danger de vacuité et d'impuissance lorsque l'on sait que d'autres massacres forcent leur oubli relatif des semaines ou des jours après. Aux époques traumatisantes du Blitz en Angleterre, il n'était pas question de procéder à ce genre de cérémonial avant la fin de la guerre. Or la violence d'une guerre pas comme les autres a pour caractéristique de ne pas se terminer aussi facilement qu'une capitulation classique, ou la capture du bunker de Hitler. Il faut la penser autrement, en style de vie dans une société ouverte et qui veut le rester. Fermer la société en sapant les règles de droit et de convivialité, c'est répondre à la provocation en miroir. Aligner des réfugiés syriens parce que les civils du Qaa ont été l'objet d'une tuerie immonde, c'est permettre au cycle de se perpétuer et de s'approfondir. C'est aussi la raison pour laquelle le mur de Trump, après celui de Sharon, est tellement répugnant. Il détruit le cœur de notre style de vie, qui est celui d'abattre les murs dans une société ouverte, et fait le jeu des assassins et provocateurs minables en miroir.

Il faudrait repenser un code réactif de manière plus structurée, visant à empêcher que l'acte de provocation ne réussisse dans la destruction d'un style de vie. C'est là encore que l'ouvrage de Fiss dessille nos yeux : l'archétype du 11-Septembre représente une guerre pas comme les autres, comme sa réponse en miroir est elle-même une guerre pas comme les autres. Le résultat de ce jeu en miroir est la destruction d'un style de vie. Il faut alors refaire le diagnostic de l'acte-provocation construit en massacre, et du danger de réagir en miroir. Faut-il commencer à adopter un fatalisme dirigé ? Comment permettre que la vie reprenne ses droits le plus vite possible ?

 

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