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Couleurs

 Couleurs

 

Chibli Mallat, 14 Mars 2016

(PDF versionLes dictateurs ont peur des couleurs. C'est confirmé. Trois sources sérieuses ont rapporté la nouvelle sur le dictateur le plus froid de notre période autoritaire, Vladimir Poutine. Dans le New Yorker la semaine dernière, un article long comme un livre nous l'a présenté sous toutes ses coutures, y compris dans l'effort soutenu de laminer le processus démocratique américain. La peur des révolutions de couleur en était une pièce centrale. Un peu plus tôt, une conférence du ministre de la Défense russe, également un dur du Kremlin, décrivait l'intervention russe en Syrie comme une réponse aux révolutions en couleur du monde arabe. Enfin, à l'occasion du centenaire de la révolution russe, et malgré l'admiration de Poutine pour les dictateurs bolcheviques qui ont dominé le pays pendant cent ans, pas de célébration à Moscou. La paranoïa du président russe pour tout ce qui s'appelle manifestation populaire bariolée est à l'origine de ce mutisme forcé. La première révolution de 1917, dirigée par Kerenski, était haute en couleur avant que le coup d'État bolchevique n'ôte de son arc-en-ciel tout ce qui n'est pas couleur rouge. Le dirigeant du Kremlin a peur de rappeler aux Russes comment le tsar avait été renversé.

Deux leçons de l'histoire méritent d'être retenues. La première est en rapport avec l'étranger, c'est-à-dire la crainte des dictateurs de par le monde des révolutions coloriées. C'est le précédent Ben Ali-Moubarak pour le dirigeant russe. Ces révolutions sont hautes en couleur, précisément parce qu'elles sont spontanées, massives, non violentes, et engagent les franges les plus variées de la population. Les dictateurs en ont une peur panique. Ce n'est pas pour telle base à Tartous ou pour redorer le blason international de la Russie comme grande puissance que Poutine est intervenu en Syrie pour sauver Assad. Ces facteurs jouent un rôle, bien entendu, mais ils escamotent la clef essentielle de son soutien à Damas : le dictateur russe a peur que son peuple ne fasse de même que le peuple syrien en 2011

Tous les diplomates qui ont joué le jeu de Poutine en lui prêtant sa disposition à se débarrasser de son homologue syrien étaient bien naïfs. Et ça continue avec le leurre des de Mistura, après les leurres Annan-Ibrahimi, qui vendent leur diplomatie contre une « transition » en Syrie, disent-ils, en gesticulant via une diplomatie qu'aucun Syrien ne leur avait demandée. Résultat : Assad reste confortablement au pouvoir avec le soutien armé de Poutine, qui ne veut pas de précédent syrien pour son peuple.

La seconde leçon est à l'interne : lorsque les révolutions en couleur deviennent grises par la domination d'une faction ou par leur militarisation, c'est là que leur appel s'effondre. Les formes en sont diverses. En Syrie, c'est le tournant de l'été 2011, lorsque les islamistes prennent les armes et envahissent la rue. Les enfants et les femmes rentrent chez eux, les hommes en désaccord avec eux sont intimidés, et la couleur devient noire de banderoles intolérantes. En Égypte, les Frères musulmans cassent, par des élections faites à la hâte, l'élan révolutionnaire jusqu'alors varié et ouvert de la rue égyptienne. Une caricature de Plantu à l'époque montre un rassemblement de femmes toutes en couleur attendant de voter. Dans le même dessin, sortent du bureau de vote des femmes toutes en noir sous le regard tout aussi noir d'un barbu. C'est la couleur signe de vie et de variété qui est défaite et remplacée par une monochromie étouffante.

Hegel aimait cette phrase du Faust de Goethe : « Grise est la théorie, et vert l'arbre de la vie. » La révolution qui perd ses couleurs ne fait plus peur au dictateur. Elle n'est qu'un défi armé qu'il transforme derechef en « terrorisme ». Sans retrouver ses couleurs, elle n'a plus aucune chance de se faire aimer, encore moins de gagner. À l'intérieur comme à l'étranger, les dictateurs s'évertuent à faire perdre aux gens leur couleur, qui n'est autre que leur joie de vivre.

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